Le Beta 21, le premier mouvement à Quartz Suisse, ou le baiser de la veuve…

© Le Musée International de l'Horlogerie, La Chaux -de-Fonds

© Le Musée International de l’Horlogerie, La Chaux -de-Fonds

Nous voici au 4é volet de notre récit historique sur les montres à quartz qui ont marqué l’industrie horlogère. Pour bien comprendre ce qui va suivre, il est important de situer le contexte et les enjeux de l’époque. Dans les années 70, la montre à quartz n’était pas encore un objet bon marché, produit en masse comme il l’est de nos jours. Des sommes colossales ont été investies de parts et d’autres pour ce nouveau paradigme technologique qui allait révolutionner irréversiblement l’industrie horlogère.

Alors que la maitrise du quartz était alors encore à son balbutiement, les leaders d’antan se devaient de démontrer leur suprématie dans cette technologie au risque de tout perdre. Les suisses se sont donc lancés dans le quartz non pas (comme on pourrait le croire) pour des raisons de coûts mais principalement pour des raisons de survie. Ils avaient concience que cette nouvelle technologie allait reléguer la montre mécanique au rang d’objet obsolète. Tout en caressant l’idée qu’une montre à quartz allait se vendre plus cher qu’une montre mécanique (au moins au début) parce qu’elle était beaucoup plus précise.

Par comparaison, la montre à quartz était à la montre mécanique ce que le lecteur de CD portable était au Walkman à cassette. Pour ceux qui s’en rappellent, les tous premiers Discman coûtaient plus de 2000 frs de l’époque…

5 montres à quartz tout à fait fréquentables (partie 4/5) :

Le Beta 21, le premier mouvement à Quartz Suisse

Contrairement à ce que l’on aurait pu penser, ce n’est pas l’Astron de Seiko (évoqué ici), créée en 1969, qui a semé la panique dans l’horlogerie suisse. La menace a en fait commencé dès la fin des années 50 avec les mouvements électriques fabriqués par les français Lip (voir notre article sur la Lip nautic Ski) ou par les américains Hamilton (voir notre article sur la Ventura). Les choses se sont accélérées en 1960 lorsqu’un ingénieur nommé Max Hetzel inventa pour la marque Bulova (basée à Bienne à l’époque) un mouvement électrique à diapason appelé l’Accutron.

Voyant la menace grandir, la majorité des manufactures suisses se sont regroupés pour organiser conjointement leur riposte. En 1962, elles fondirent ensemble le Centre Electronique Horloger (CEH), basé Neuchâtel. Le CEH consistait en une équipe de recherche, mise sur pied par la Fédération horlogère (FH) et cofinancée par 21 (d’où le nom de Beta 21) entreprises horlogères suisses concurrentes. Ces dernières avaient souscrit à l’idée d’investir dans un projet commun pour faire face à la menace du quartz, et mener la transition entre horlogerie mécanique et horlogerie électronique.

L'équipe du CEH qui a assemblé en 1967, le premier proto "Beta 1) de gauche à droite : Charles-André Dubois, technicien horloger, François Niklès, technicien horloger, Jean Hermann, ingénieur électronicien EPUL, Richard Challandes, technicien horloger, Charles Frossard, technicien horloger. photo : Armin H. Frei, LSM pour ieeeghn.org

L’équipe du CEH qui a assemblé en 1967, le premier proto « Beta 1 ». De gauche à droite : Charles-André Dubois, technicien horloger, François Niklès, technicien horloger, Jean Hermann, ingénieur électronicien EPUL, Richard Challandes, technicien horloger, Charles Frossard, technicien horloger.
photo : Armin H. Frei, LSM pour ieeeghn.org

Les 21 manufactures suisses du projet «Beta 21» sont : Omega, Rolex,  Bulova, IWC, Longines, Patek Philippe, Enicar, Rado, Favre-Leuba, Zodiac, Eberhard, Ebel, Juvenia, Doxa, Cyma, Le Coultre & Cie, Elgin, Movado, Zenith, Credos, et Ebauches S.A.

En 1968, les prototypes de la Beta 21 remporteront les premiers prix du Concours de l’Observatoire de Neuchâtel (voir notre article à ce sujet). Les places suivantes étant occupées par les prototypes à quartz soumis par le japonais Seiko. C’est vers 74, avec l’Omega Marine Chronometer (notre prochain article), que cesseront définitivement les concours de précision. Ces derniers n’avaient alors plus raison d’être face à l’extrême précision de montres qui ne nécessitaient aucun réglage et qui pouvaient dès lors être reproduites en masse.

Malgré ce baroud d’honneur, le Beta 21 restera un flop industriel. Conçu dans l’urgence, les mauvais choix stratégiques accoucheront d’un mouvement instable, fragile et trop consommatrice en énergie.

Le Beta 21 sera vite abandonné, Seiko ayant vite pris le leadership, Rolex et Omega se lanceront plus tard dans la fabrication de leur propre mouvement à Quartz. Rolex avec l’Oysterquartz (voir notre article) et Omega avec le Megaquartz (notre prochain article).

Dans sa stratégie défensive, l’industrie horlogère suisse, en se jetant tardivement dans la fabrication de mouvements à quartz, ne savait pas encore qu’elle venait de s’administrer le baiser de la veuve…

 

Ci-dessous, quelques montres célèbres ayant emboité le Beta 21.

 

IWC Schaffhausen C.2001

IWC Schaffhausen C.2001

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Patek Philippe 3587/2 Beta 21

Patek Philippe 3587/2 Beta 21

Jeager Lecoultre Master-Quartz fabriqué par Girard Perregaux. © omegary @ forum.tz-uk.com

Jeager Lecoultre Master-Quartz fabriquée par Girard Perregaux. © omegary @ forum.tz-uk.com

Rolex date 5100 beta 21

Rolex Date 5100. © Mathew Bain

Omega Electroquartz

Omega Electroquartz

 

Le Beta 21 selon Piaget rendu célèbre par Andy Warhol

Le Beta 21 selon Piaget rendu célèbre par Andy Warhol

Pour aller plus loin :

Composants et détails techniques sur le Beta 21  et l’équipe du CEH qui l’a créé.

L’article « La crise horlogère suisse de 1975-1985 revue et corrigée » qui démontre que la crise horlogère de 1975-1985 n’est pas due au déferlement des montres à Quartz japonaises mais à l’endormissement des industries suisses.

Sur le même sujet sur moonphase :

Exposition « Montres de Chronométrie Omega » : l’épopée des pionniers de la précision

5 montres à quartz tout à fait fréquentables:

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