La mystérieuse montre du « drapeau rouge sur le Reichstag »

The Soviet flag over the Reichstag, 1945 (1)
Evgueni Khaldei en 1946

Evgueni Khaldei en 1946

Je ne connaissais pas cette anecdote. Pour tout vous dire, elle m’a été rapportée par mon fils un soir au retour de l’école. Il la tient lui-même de son professeur de français qui a eu l’intelligence de la raconter en classe. Sur ce blog, on a l’habitude de parler des petites histoires de montres. Pour une fois, nous allons évoquer le destin d’une petite montre de l’Histoire…

Nous avons tous déjà vue dans nos livres d’histoire cette photo prise par Evgueni Khaldei. Le jeune photographe russe de l’agence Tass avait 28 ans en avril 1945 quand les chars russes sont entrés dans Berlin.

Les russes sont arrivés les premiers dans Berlin : le régime stalinien voulait marquer l’événement et impressionner l’opinion publique occidentale. Il fallait souligner la prédominance de l’armée russe sur celles des alliés. Ordre fut donc donné à tous d’immortaliser par tous les moyens la victoire de l’armée rouge sur l’Allemagne nazie. Tous les photographes convergeaient alors vers Berlin en espérant décrocher le cliché qui fera date l’histoire de la photographie de guerre.

Evgueni Khaldei eut alors l’idée de cette photo du drapeau rouge flottant sur le Reichstag qui abritait alors le « Parlement » du IIIe Reich.

Photo retouchée, la montre sur le poignet droit a été effacée

Photo retouchée, la montre sur le poignet droit a été effacée (soldat de droite)

Il avouera plus tard s’être inspiré de la photo prise durant la guerre du Pacifique, le « Raising the flag on Iwo Jima » de l’Américain Joe Rosenthal qui remportera le prix Pulitzer.

Le photographe russe a donc voulu reconstituer cette ambiance et a longuement tâtonné pour de trouver l’angle parfait pour immortaliser Berlin vue d’en haut. Au final, 36 clichés seront tirées de cette petite mise en scène. Le drapeau russe venait, en fait, d’une nappe bricolée la veille. Les trois soldats ont été, quant à eux, renommés avec des noms russes pour le story telling.

Mais la supercherie ne s’arrêta pas là. Le photographe confiera plus tard lors d’un interview : « J’ai reçu un coup de téléphone du rédacteur en chef de l’agence Tass :

Ça ne va pas. Le soldat d’en bas, qui tient les pieds de l’autre, a deux montres, une à chaque poignet ! Il faut arranger ça !

Il ne fallait absolument pas laisser croire que le soldat russe avait détroussé un cadavre allemand et donner raison à ce dicton sur la réputation des russes :

le soldat rouge n’a que deux faiblesses : les bottes et les montres.

A gauche un tirage récent de la photo non retouchée, à droite un tirage de l'époque, sur laquelle la montre du poignet droit a été effacée

A gauche un tirage récent de la photo non retouchée, à droite un tirage de l’époque, sur laquelle la montre du poignet droit a été effacée

C’est ainsi que Evgueni Khaldei grattera avec une aiguille sur le négatif (une copie) pour faire disparaitre la montre douteuse avant de l’envoyer au tirage.

Après la guerre, Evgueni Khaldei qui était juif, sera lui-même victime des purges des régimes soviétiques successifs contre les Juifs et les « cosmopolites ».

Ce n’est que bien plus tard, après la dislocation du bloc de l’est, qu’il révélera la supercherie en publiant une version non « retouchée » de cette photo à partir du négatif original qu’il avait précieusement gardé.

Après sa mort en 97, le journal communiste français l‘Humanité, réutilisera sa photo dans une ultime version colorisée. L’homme qui tient les jambes du porte drapeau n’avait toujours qu’une seule montre au poignet…

 

Couverture de L'humanité du 7 avril 2015

Couverture de l‘Humanité du 7 mai 2015

 

Version alternative de la même scène où l'on voit clairement les 2 montres aux poignets du soldat du centre

Version alternative de la même scène où l’on voit clairement les 2 montres aux poignets du soldat du centre

 

Pour aller plus loin :

L’interview de Evgueni Khaldei accordée au journal Libération en 1995

Sur Moonphase :

L’épopée des pilotes Tchèques enrôlés dans la R.A.F. durant la 2nde guerre mondiale 

L’incroyable histoire du chronographe Rolex ayant appartenu à un prisonnier de la Grande Evasion

Le mystère de la ‘Stockdale Watch’ de JF Kennedy

 

7 Comments

  • Répondre septembre 21, 2016

    Laurence Janin-Schlemmer

    Excellent (comme toujours) ! Simon, tes posts sont captivants…

    • Répondre septembre 21, 2016

      Moonphase

      Merci Laurence, à très – très – bientôt !

  • Répondre septembre 21, 2016

    tom

    pour info l’anecdote des montres volées est reprise de la meme facon au cinema dans une des scenes d’ouverture du film Child 44. Un colonet russe demandant un volontaire pour tenir le drapeau au dessus du Reichtag et s’insurgeant contre le fait que son camarade ait plusieurs montres dont certains volées (pour le coup dans le film il a au moins 5 montres sur le meme poignet!)

  • Répondre septembre 21, 2016

    tom

    pour info l’anecdote des montres volées est reprise de la meme facon au cinema dans une des scenes d’ouverture du film Child 44. Un colonet russe demandant un volontaire pour tenir le drapeau au dessus du Reichtag et s’insurgeant contre le fait que son camarade ait plusieurs montres dont certains volées (pour le coup dans le film il a au moins 5 montres sur le meme poignet!)

  • Répondre septembre 21, 2016

    Regalis

    Les russes ne détroussaient pas que les cadavres: l’anecdote rapportée par plusieurs prisonniers allemands dit que les russes demandaient les montres avant même les armes au moment de la capture…

  • Répondre septembre 22, 2016

    Fred Chrono

    J’avais complètement oublié cette histoire… merci de l’avoir remise en mémoire !

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