Josef Koudelka, décryptage du plus célèbre wristshot de l’histoire

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Lorsque j’ai su que la photo de Koudelka était à Paris, il était évident que je ne devais, pour rien au monde, rater le plus célèbre des « Wristshots » de l’histoire. La « photo de poignet » ne date pas de l’invention d’’Instagram. Je ne prendrais pas beaucoup de risque en disant qui c’est Koudelka qui l’a inventé. Voici quelques éléments pour replacer ce célèbre cliché dans son contexte, tant historique qu’horloger.

Nous sommes en 1968. Dans la nuit du 20 au 21 août, les chars russes envahissent la Tchécoslovaquie et répriment dans le sang le printemps Prague. Le lendemain, le KGB fait courir une fausse rumeur de manifestation de protestation pour provoquer un incident qui pourrait justifier son invasion. Les habitants de Prague ont été avertis juste à temps de ce piège. A l’heure du rendez-vous, le 22 août, les manifestants ne se sont pas déplacés. La place Wenceslas était déserte.

L’atmosphère est lourde car tout le monde sait que les chars russes ne sont pas loin, en embuscade. Tout est calme et silencieux, comme le reste du monde qui assiste, impuissant, à l’invasion.

Josef Koudelka veut immortaliser ce moment, il grimpe sur l’échafaudage situé devant l’avenue et demande à l’ouvrier qui se trouvait là de tendre son bras. Il est midi et vingt minutes sur sa montre*. A cet instant, Le temps de ce pays se fige, pour deux décennies.

On a souvent pensé que cet avant bras était celui du photographe, voici ce que ce dernier a révélé récemment :

« … Il existe une photo où l’on voit une main avec une montre au poignet, derrière se trouve la place Venceslas vide de gens. Tout le monde croit qu’il s’agit de ma main, même Cartier-Bresson en était persuadé. Il me disait même qu’elle le dérangeait, qu’il ne l’aimait pas parce que c’était ma main… Je ne l’ai pas détrompé, mais ce n’est pas ma main. C’est celle d’un type qui est monté aussi sur l’échafaudage du bâtiment. Je lui ai demandé de tendre la main, je voulais qu’on voie que la place était vide. Il m’a demandé ensuite s’il pouvait prendre une photo de ma main ! Et il y a environ 5 ans, voilà que le téléphone sonne et j’entends une voix qui me dit : c’est moi dont vous avez photographié la main ! Il pensait que je ne le croyais pas, ce qui était vrai. Et là, il m’a dit qu’il avait une preuve : la photo de ma main ! »

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L’effet Bokeh de la photo ne permet pas de voir en détail la montre qui est au premier plan. On n’en connait pas la marque, mais après de nombreuses tentatives, il ne fallait pas aller chercher trop loin. Il y a de forte probabilité que celle-ci soit une PRIM qui était, à cette époque, la principale fabrique horlogère en Tchécoslovaquie.

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Prim « Brussel », réédition récente d’un ancien modèle Prim

*Le plus grand paradoxe de cette photo, c’est qu’il est très difficile de lire l’heure sur la montre

Les sources se contredisent, certains parlent de midi (12:20), tandis que le Centre Pompidou lui-même évoque la fin d’après midi (18:03). Le plus simple serait de poser la question à l’intéressé. Je reviendrai ici pour completer l’article lorsque j’aurai l’information précise.

Menacé, Koudelka s’enfuira de son pays juste après cet événement. Son cliché fera le tour du monde grâce à l’agence Magnum. Il sera publié sous la signature « photographe anonyme tchèque » pour éviter des représailles contre sa famille qui est restée au pays. En 1969, c’est toujours anonymement qu’il recevra le prix Robert Kappa.

Ce ne sera qu’en 1984, après la mort de son père, 14 ans après sa fuite, que Josef Koudelka reconnaîtra la paternité de cette photo.

Celle-ci fait l’ouverture de l’exposition sur le thème de l’exil, au au centre Pompidou jusqu’au 22 mai 2017.

 

 

Pour aller plus loin dans les montres de l’histoire ou de photographe :

 

Usine de fabrication Tchèque des montres PRIM (1952)

Usine de fabrication Tchèque des montres PRIM (1952)

2 Comments

  • Répondre avril 25, 2017

    Max

    Sur Instagram, il m’était juste impossible de lire l’heure (écran trop petit). Mais maintenant que j’ai lu l’article et que j’ai pu voir la photo en grand, je dirais qu’il est 18:02 et 22 secondes.

    Quoi qu’il en soit, il s’agit là d’une photo historique ! Merci pour cette découverte !

    Max

  • Saisissant ce poing fermé devant une place vide…
    Encore un super article magnifiquement écrit, Simon. Et mention aussi pour les chiffres de la Prim Brussel qui sont géniaux.

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